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Quelque part dans l'Est

Publié le par La Gobeline

Le texte de cette semaine sort un peu de mon registre habituel, je l'ai écrit il y a un peu plus d'un an. A l'époque j'étais dans un atelier d'écriture, pour ce texte la consigne était d'écrire une tranche de vie d'une personne connue non fictive.
Je laisse planer le mystère, à vous de me dire si vous avez découvert l'identité du personnage. Je révélerais son nom dans le prochain article.

Bonne lecture !

Quelque part dans l'Est

Pal s'est enfin endormi, emmailloté dans son lange de lin, je le regarde dans son berceau, j'observe surtout son petit ventre, vérifiant que sa respiration soit calme et régulière, cela me rassure. Le dernier héritier que je pourrais donner à mon époux est devant moi, si fragile, j'ai tellement peur pour lui.

Je me surprend à penser à Orsolya et Andrei que j'ai perdu avant qu'ils aient atteint l'age de 5ans, je chasse la larme qui coule sur ma joue d'un revers de manche.

Je ne permettrai pas qu'on m'arrache un quatrième enfant. Après avoir déposer un baiser sur le front de Pal, je quitte la pièce, en sortant je croise la nourrisse de mes enfants :

        - Dame Elizabeth, Katarina est dans sa chambre elle a pris son repas.

        - Très bien Ilona, je vais allé la voir, lorsque vous aurez fini retrouvez moi dans la salle à manger, j'aimerais partager mon repas avec vous aujourd'hui.

Elle acquiesce d'un signe de tête et entre dans la chambre où Pal est toujours endormi.

Je pars dans les couloirs sombres et froids du château et arrive devant la chambre de Katarina, elle est en train de jouer avec une poupée de chiffon, elle la berce tendrement dans ses petit bras et lui chante une chanson :

 

 « Belle qui tiens ma vie
Captive dans tes yeux,
Qui m'as l’âme ravie
D'un sourire gracieux,
Viens tôt me secourir
Ou me faudra mourir.
 »

 

Elle ne me remarque pas, je l'observe un moment. Je regrette le temps ou j'étais encore en âge de jouer à la poupée, et où l'on me faisait les même petites tresses qui encadrent son visage de porcelaine. Ma peau était-elle aussi lisse que celle de ma fille ? Oui certainement qu'elle l'était.
Katarina auras bientôt passer l'âge redoutable de l'enfance et pourra entrer dans sa jeunesse avec grâce. Elle m’aperçoit enfin et se jette dans mes bras :

        - Un peu de retenue Katarina, une jeune fille ne doit pas se laisser aller à de pareilles excentricités.

        - Une jeune fille doit être pure, modeste, courtoise et ne doit pas se laisser aller au bavardage. Me récite t-elle.

Je dépose un baiser sur le sommet de son crane. Au centre du petit cercle de métal doré qui maintient ses cheveux. Je resserre aussi sa ceinture.

        - Je ne connais pas cette chanson, on dirait du français, est-ce votre oncle qui vous l'a apprise après l'un de ses voyages ?

Elle acquiesce, je lui demande alors de me la chanter encore, elle s’exécute, les pommettes légèrement rougies par la gène.

[...]

 

« Approche donc ma belle
Approche, toi mon bien,
Ne me sois plus rebelle
Puisque mon cœur est tien.
Pour mon mal apaiser,
Donne-moi un baiser. 
»

 

[…]

 

 

Je la trouve tellement belle et gracieuse, il parait qu'une mère ne peut que trouver ses enfants beaux mais Katarina est au dessus de tout cela, elle deviendra une grande dame, je la prend alors dans mes bras, et lui murmure a l'oreille :

 

        - Je vous aime mieux que tout. Il n'y a rien de plus beau que vous. Tant que je vous vois, je ne puis avoir irritation ; ni colère ; ni ennui. Vous êtes mon espérance, ma joie, mes joyaux et mes plaisirs. Tachez de ne jamais oublier cela.

Après un moment je quitte la chambre de ma fille et me dirige vers les cuisines pour prendre mon repas. Le silence règne, je ne perçois que le bruissement de ma robe sur mes jambes. J'arrive enfin devant la salle où j'ai l'habitude de prendre mes repas, Ilona m'y attend, debout à côté d'une chaise tandis que Dorko finit de dresser le couvert. Je m'assois sans un mot et fait signe à la nourrisse d'en faire autant.

Dorko arrive avec un poulet fourré au marron, l'odeur de la viande me donne l'eau à la bouche. Je propose de mon repas à Ilona. Après avoir manger une cuisse, je romps le silence :

        - Il nous faut de nouvelle fille Ilona, trouvez quelqu'un pour aller en chercher dans l’après-midi.

        - Madame, si je puis me permettre, il n'y a presque plus de jeune fille a Čachtice.

        - Nous manquons de servante, demandez qu'on aille en chercher ailleurs. La Hongrie est vaste vous trouverez bien de jeunes vierges qui veulent travailler au sec et avoir à manger tous les jours.

Je met un point d'honneur à être entouré de jeune fille, il est tout de même plus agréable de se faire servir par de belles pucelles naïves plutôt que par de vieilles bigotes coriaces, les servantes c'est comme les chiots, plus elles sont jeunes plus elles sont faciles à dresser.

        - Il y a autre chose que vous devez faire pour moi.

        - Dites-moi Elizabeth, vous savez que je vous suis totalement dévouée.

        - Je sais bien que vous me conseillez de me faire craindre par les habitants du village, mais depuis que mon cousin Sigismond a été chassé du trône de Transylvanie il y a quelques mois, les Turcs pillent les villages, ils mettent toute la Hongrie à feu et à sang. Vous savez que nous ne somme pas épargnés. Une jeune regrattière de Čachtice est tombé enceinte suite à un pillage, elle s'est faite violée par les Turcs mais pour sa famille et l'église elle est coupable et comme elle n'est pas mariée, elle va finir à faire la putain. Je sais que vous confectionnez une potion de Coloquinte et des pessaires d'ortie, il faut l'aider à se débarrasser de l’enfant. Dans la plus grande discrétion évidement.

        - Je ferais ce qu'il faut Comtesse. Il me faudra juste un peu de temps pour réunir les ingrédients.

Nous finissons notre repas en parlant de chose et d'autre concernant mes exigences pour les nouvelles filles. Dorko nous apporte une tarte au myrtille :

        - Dorko, faites moi couler un bain, je le prendrais après le repas. Quelqu'un d'autre s'occupera de débarrasser.

        - Bien comtesse.

A peine prononce t-elle ses mots que son Bliaud disparait à travers la porte.

Après avoir finit, Ilona part s'occuper de Paj et je m'en vais prendre mon bain, je me déshabille face au miroir, mon ventre abîmé par mes six grossesses me dégoutte, j'examine mon visage qui prend de plus en plus de rides, je détourne les yeux, cette vision m'est insupportable.

Je me glisse dans la bassine et m’immerge jusqu'au cou. Les additifs que j'ordonne de mettre dans mes bains rendent l'eau épaisse, mais a quoi bon ? Mon corps vieillit, quoi que je fasse. Que me reste t-il de ma jeunesse et ma beauté ?

La seule chose qui m'aide a me souvenir de l'époque ou j’étais désirable est la poésie, j'attrape justement un parchemin posé sur la tablette à côté de la baignoire. Un manuscrit de Bálint Balassi que l'on m'a offert il y a peu, je me régale de chaque mot qu'il écrit, la passion qui ressort de ses compositions amoureuses remplit mon cœur d'une nouvelle jeunesse.

Je lis quelques vers et me les repassent en boucle dans ma tête, comme une cure de jouvence je me délecte de chacun d'eux et les laisse pénétrer dans mon âme.

 

Lorsque mes mains commencent à ramollir et que le bout de mes doigts se fripe, je me dépêche de sortir de peur qu'il reste ainsi.

       - Dorko, mes onguents !

Elle m'apporte aussitôt la petite boite en ivoire contenant la préparation rougeâtre et poisseuse que j'applique soigneusement sur chaque parcelle de mon corps et de mon visage.

Après quoi Dorko lasse mon corset et me passe une robe rouge et doré. Tel une ombre, elle me suit dans les couloirs jusqu'à ma chambre attendant que je lui donne une tache.

        - Allez donc superviser l'arrivée des nouvelles filles, ne restez pas la à rien faire.

        - Oui Dame Elizabeth.

Je m’installe à un pupitre et commence à ouvrir les lettres posées à son rebord. Je dois aussi m'occuper du salaire des serviteurs.

Mon époux, le conte Ferenc étant repartis en croisade, je m'occupe du bon fonctionnement de ses terres, c'est d'ailleurs mieux ainsi, un ivrogne comme lui passerait plus de temps au bordel qu'à gérer ses biens. Si on le retrouve un beau jour égorgé par une putain, ça ne sera pas étonnant.

 

Une fois mon devoir fini, je sors du château, passe devant les jardins, y cueille quelques roses et me dirige vers le cimetière. Je m’arrête devant deux tombes plus fleuris que les autre. On peut lire « Orsolya » sur l'une et « Andrei » sur l'autre, gravé en lettre d'or.

Je m'agenouille, dépose les roses entre les deux pierres et commence a réciter ce que je viens leur dire chaque jour depuis qu'ils sont là :

 

« Ce sépulcre, mes enfants

vous recouvre ; la cendre ne peut rien avoir de sensible ;

Pourtant, si de vous survit quelque part, reconnaissaient, mes enfants,

Que vous étiez heureux, quand la première jeunesse vous ravis ;

Pour moi, je traînerait ma vie dans le deuil et les ténèbres ;

Voila le prix, mes enfants, que j'ai semé a ma maternité »

 

 

Je me redresse et en me retournant, j’aperçois Dorko qui me dit :

 

	- Dame Elizabeth, les filles sont arrivées. 

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